Chair Simulator : Derrière l'absurdité du jeu, une mise en abyme cruelle du joueur

Résumé Express : Chair Simulator (Le verdict en 1 min)
Chair Simulator est un jeu vidéo minimaliste où le joueur doit simplement s’asseoir, attendre et accumuler des points pour débloquer de nouvelles chaises. Derrière cette boucle répétitive, MSCHF propose une œuvre conceptuelle qui repose sur le conditionnement et la progression artificielle.
Le titre détourne les codes du gaming en plaçant le joueur au centre de l’expérience, transformé en sujet d’observation. Chair Simulator interroge ainsi notre rapport à l’addiction et aux mécaniques de récompense.
Sommaire
Chair Simulator

À première vue, Chair Simulator ressemble à une blague de mauvais goût sur Steam. On s'assoit sur une chaise. On attend. On gagne des points. On achète une meilleure chaise. Et on recommence.
Mais derrière cette façade d'une bêtise assumée se cache quelque chose de bien plus intéressant : Un jeu qui n'en est pas un. Ou plutôt, une œuvre d'art conceptuelle déguisée en jeu vidéo, conçue pour observer, manipuler et finalement révéler quelque chose d'assez inconfortable sur nos habitudes de joueurs.
Vous n’êtes pas le joueur, vous êtes le sujet d’étude. Dans ce simulateur d'immobilité, votre seule mission est de témoigner de votre propre asservissement aux barres de progression numériques.

MSCHF : des hackers culturels, pas des développeurs
Pour comprendre Chair Simulator, il faut d'abord savoir qui l'a fait. Derrière le jeu, on ne trouve pas un studio classique mais MSCHF, un collectif d'art conceptuel basé à Brooklyn. Leurs "coups" sont devenus célèbres : des chaussures vendues avec du vrai sang humain, un tableau de Damien Hirst découpé pour vendre chaque point séparément, une application de trading basée sur l'astrologie. Leur site Internet en comptabilise plus de 125.
MSCHF ne crée pas pour divertir. Il crée pour provoquer une réaction, observer un comportement, puis tendre un miroir au public. Chair Simulator s'inscrit parfaitement dans cette logique. Ce n'est pas un jeu raté, ou un jeu complètement nul, c'est un jeu intentionnellement vide, et c'est précisément le sujet.
Les chiffres de l'absurde : un braquage statistique
Les données de SteamDB confirment le caractère viral et parodique de l'expérience. Le contraste est saisissant : au plus fort de sa popularité, le jeu ne comptait que 273 joueurs simultanés, alors qu'il réunissait plus de 29 000 spectateurs sur Twitch. Le buzz était là, dès le lancement du titre en mai 2021.
On ne joue pas à Chair Simulator, on regarde le malaise et l'ennui qu'il provoque chez les autres. Avec plus de 5 000 avis pour une poignée de joueurs réels, le jeu est devenu un espace de "shitposting" et de commentaire social plus qu'un jeu vidéo. MSCHF a même réussi à hacker les algorithmes de recommandation en affublant le jeu de tags totalement faux comme "Horreur psychologique" ou "Hentai", polluant les bases de données de Steam pour s'immiscer là où on ne l'attendait pas.
Ce que le jeu vous demande de faire
Le gameplay tient en une phrase : asseyez-vous et attendez. Le jeu propose 14 personnages jouables, tous inspirés de célébrités réelles, influenceurs, streamers ou musiciens. Votre personnage accumule des points tant qu'il reste assis. Mais rester trop longtemps sans bouger entraîne une mort par hémorroïde, oui, vraiment. Il faut donc se lever, marcher quelques secondes, puis se rasseoir. Et recommencer.

Avec ces points, on achète de nouvelles chaises. On commence par une chaise en plastique type GUNDE d'IKEA, puis on progresse vers des sièges de bureau, des sièges gaming, des poufs, des fauteuils design, des trônes... quasiment tous les modèles sont connus (la chaise en forme de chien Magis Puppy, la Ball Chair d'Eero Aarnio, la Panton Chair, etc.). Certaines chaises sont des pièges, comme la chaise électrique. L'ensemble ressemble à un sketch autour des magasins IKEA : des labyrinthes froids, des noms de meubles absurdes, une promesse de confort toujours différée. Mais s'arrêter à un jeu nul qui s'attaque à IKEA serait passer à côté du jeu.

Visuellement, le jeu semble avoir été assemblé avec les restes d'un moteur graphique de 2005, et c'est totalement volontaire. Les décors vides, les textures basiques et l'éclairage clinique créent une atmosphère de liminal space : ces endroits étranges qui génèrent un malaise diffus sans qu'on sache vraiment pourquoi. Je pense aux jeux Pools, Superliminal, Exit 8 ou The Stanley Parable.

La vraie mécanique : vous êtes le sujet, pas le joueur
Chair Simulator fonctionne sur plusieurs niveaux de manipulation simultanés :
- Le conditionnement. Même en sachant que le jeu est absurde, le cerveau reste réactif au score qui monte. On veut atteindre le prochain niveau. On veut la prochaine chaise. C'est du conditionnement opérant pur, le même mécanisme qui rend les jeux mobiles addictifs. MSCHF teste simplement votre résistance à l'absurde.
- La soumission par la punition. La mort par hémorroïde est un coup de génie cynique. En introduisant une sanction stupide mais réelle, le jeu vous oblige à rester attentif même quand vous vous ennuyez. Vous ne pouvez pas lâcher le clavier. Un simple jeu stupide qui exige votre vigilance totale, c'est une forme de soumission particulièrement bien trouvée.
- La manipulation de l'algorithme. En forçant les joueurs à laisser le jeu ouvert pendant des heures pour gagner des points, MSCHF remonte mécaniquement dans les tendances Steam. Les joueurs deviennent, sans le savoir, des bots humains au service de la visibilité du jeu. Vous travaillez gratuitement pour une blague dont vous êtes le sujet. Mais cette mécanique du joueur-exécutant n'est pas sans précédent dans l'art contemporain...
De Situation Rooms à Chair Simulator : l'esthétique de la consigne
Ce sentiment d'être un exécutant m'a rappelé une expérience vécue il y a quelques années avec le collectif Rimini Protokoll et leur installation Situation Rooms. À l’époque, muni d'un iPad, je déambulais dans un labyrinthe où chaque geste était dicté par une voix : "Asseyez-vous maintenant", "Regardez à gauche". C’était du théâtre documentaire où l'on devenait une marionnette pour comprendre la complexité du trafic d'armes mondial.
Chair Simulator utilise exactement le même levier : la "performance déléguée". Mais là où Rimini Protokoll nous forçait à agir pour nous éveiller au monde, MSCHF nous force à l'inertie pour nous confronter à notre propre vacuité. Dans les deux cas, on retrouve cette esthétique de la consigne : on ne joue plus, on exécute un protocole dicté par un écran. C’est la version minimaliste et cynique du théâtre immersif : une performance dont vous êtes le héros passif.
Une mise en abyme cruelle
L'ironie centrale du jeu est d'une élégance redoutable : vous êtes assis sur une chaise, devant un écran, à regarder un personnage assis sur une chaise, devant un écran.
Chair Simulator vous demande de simuler exactement ce que vous êtes en train de faire. C'est une question posée sans un mot : pourquoi simuler l'immobilité alors que c'est déjà votre condition de joueur ?
Je pense à Marcel Duchamp exposant un urinoir dans un musée. Le geste n'avait pas de valeur en lui-même : c'est le contexte, et la réaction du public, qui constituaient l'œuvre. De la même façon, Chair Simulator n'existe vraiment qu'à travers les joueurs qui s'y soumettent : ceux qui rédigent des analyses de cinquante lignes sur Steam avec un humour pince-sans-rire, ou qui débattent sérieusement de la meilleure stratégie pour éviter les hémorroïdes. L'œuvre se construit dans les commentaires autant que dans le jeu.

Camus n'aurait pas demandé mieux
Il y a quelque chose de profondément existentialiste dans cette boucle de gameplay. On accumule des points pour acheter une chaise qui génère des points plus vite pour acheter une chaise encore plus chère... sans jamais atteindre un but qui ait le moindre sens.
C'est le Mythe de Sisyphe en plastique moulé. Sisyphe pousse son rocher, vous posez vos fesses. Le cycle est sans fin, le but est absent, et pourtant on continue. Camus disait qu'il fallait imaginer Sisyphe heureux. Ici, il faudrait imaginer le joueur conscient, et c'est là que ça devient vraiment malaisant.
Avis sur Chair Simulator (PC), le verdict du test
Chair Simulator est une perte de temps totalement assumée qui, paradoxalement, mérite qu'on en parle. MSCHF a réussi à créer une machine qui ne produit rien, n'est pas belle, ne divertit pas au sens classique du terme, et à convaincre des milliers de personnes d'y rester des heures.
Si vous avez joué une heure à ce jeu, vous avez été un excellent sujet d'étude. Vous avez ressenti l'ennui, l'aliénation, l'envie absurde de débloquer le prochain siège. Ce sont exactement les émotions que les créateurs voulaient provoquer. La vraie question que pose le jeu n'est pas « est-ce que c'est amusant ? » mais « pourquoi est-ce qu'on accepte de se soumettre à des mécaniques stupides dès lors qu'il y a une barre de progression ? »
Au fond, le véritable twist est là : l’œuvre d’art, ce n’est pas le code informatique, c’est votre comportement. En restant immobile devant votre écran pour regarder un avatar s'asseoir, vous devenez la matière première d'une performance globale. MSCHF ne nous offre pas un divertissement, il s'offre le spectacle de notre propre bêtise.
En fait, vus n'avez pas joué à Chair Simulator. Vous y avez participé. L'œuvre, en réalité, c'était vous.
Prix et disponibilité en ligne
PC 0.00€FAQ : Tout savoir sur Chair Simulator
Quel est le genre de Chair Simulator et son classement PEGI ?
Chair Simulator est un jeu de type Simulation de vie. La classification PEGI est actuellement en attente.
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