Test Cruelty Squad : Quand le jeu vidéo pousse les limites du malaise et du mauvais goût

Résumé Express : Cruelty Squad (Le verdict en 1 min)
Cruelty Squad est un FPS et immersive sim au concept déroutant. Développé en solo par Ville Kallio, le jeu vous plonge dans un futur dystopique où tout se vend, même les organes. Visuellement hideux, agressif pour les yeux et les oreilles, et particulièrement exigeant, le titre cache pourtant un gameplay d'une richesse incroyable et une satire sociale acérée. Une expérience artistique radicale et fascinante, mais réservée à un public averti prêt à braver l'inconfort.
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Certains jeux cherchent à séduire dès l'écran titre. Ils déploient leurs plus beaux paysages, ajustent leurs éclairages, composent une bande-son envoûtante et font tout pour nous retenir. Et puis, il y a Cruelty Squad.
Dès les premiers instants, le titre fait exactement l'inverse : couleurs criardes, textures hideuses, interface envahissante, personnages grotesques... Les décors semblent avoir été conçus pendant une crise de fièvre doublée d'une gastro, tandis que l'ambiance sonore donne l'impression que l'ordinateur subit un piratage pendant qu'on fait une remontée d'acide.
Sorti en 2021 et développé en solo par le studio finlandais Consumer Softproducts, Cruelty Squad s'avance pourtant sous les traits d'un FPS plutôt classique : on y incarne un mercenaire accomplissant des contrats d'assassinat pour des megacorporations. Mais très vite, l'expérience dépasse le simple jeu de tir. C'est un immersive sim pur jus, mélangeant infiltration, exploration, économie, expérimentation et une accumulation de systèmes plus absurdes les uns que les autres.
Derrière cette agression visuelle se cache-t-il un simple jeu expérimental cherchant à repousser les limites du mauvais goût, ou une proposition bien plus profonde ? Que vaut réellement Cruelty Squad une fois la répulsion initiale dépassée ? Et jusqu'où le jeu vidéo peut-il pousser ce que nous sommes capables d'accepter ? Découvrez les réponses, avec le test de Cruelty Squad.
Cruelty Squad fait partie de ces jeux qu'il est bien plus facile de détester que de comprendre
Un univers aussi dérangeant qu'opaque
L'univers de Cruelty Squad nous plonge dans un futur dystopique où les megacorporations règnent en maîtres et où la violence est devenue une activité économique basique. Sur le papier, rien d'inédit : la science-fiction nous a largement habitués à ces futurs dominés par la marchandisation de l'être humain, de Deus Ex à Shadowrun. Mais le titre de Consumer Softproducts pousse ces codes dans une direction bien plus tordue.

On y incarne un assassin enchaînant les contrats pour diverses organisations, au sein d'un monde où les frontières entre vie, mort, travail et marchandise ont volé en éclats. La mort n'y est plus définitive, le corps devient une ressource extractible, les organes s'échangent en bourse et la spéculation financière rythme le quotidien. Ajoutez-y des touches de fanatisme religieux, de militarisme et de transhumanisme, et vous obtenez une identité particulièrement insaisissable.
Car le jeu ne cherche jamais à nous expliquer clairement son monde. Son lore est morcelé, disséminé dans les décors, la description des objets, les dialogues cryptiques et une foule de détails qu'il faut recouper soi-même. Cruelty Squad ne raconte pas une histoire : il nous tend des fragments à assembler.

Cette opacité dépasse d'ailleurs la simple narration. Elle imprègne le gameplay comme la direction artistique. Rien ne vient nous guider ou nous rassurer, et c'est précisément cette désorientation permanente qui devient le cœur de l'expérience.

Quand l'agression visuelle et sonore devient un art
Avant même de parler de gameplay, il faut s'attarder sur ce qui saute immédiatement aux yeux et aux oreilles : la direction artistique et l'ambiance sonore de Cruelty Squad : le jeu est laid. Et pas simplement « rétro ».
Son esthétique repose sur une 3D low-poly qui évoque immédiatement les premières heures de la 3D sur consoles, notamment l'ère PlayStation 1, mais à laquelle les développeurs ajoutent des textures criardes, des couleurs saturées, des modèles volontairement difformes et une interface particulièrement envahissante. Là où le low-poly peut aujourd'hui être utilisé pour provoquer une certaine nostalgie, Cruelty Squad s'en sert pour produire quelque chose de beaucoup moins confortable.
Les couleurs agressent la rétine, les textures semblent parfois avoir été plaquées sans véritable logique, les modèles 3D paraissent volontairement grotesques et l'interface vient constamment parasiter notre champ de vision. Rien ne semble réellement chercher à être beau, harmonieux ou même agréable à regarder.

C'est d'ailleurs ce qui m'a fait penser, dès mes premières minutes de jeu, à la notion d'esthétique du laid, concept qui traverse l'histoire et la philosophie de l'art et qui consiste, pour simplifier, à faire du laid, du grotesque ou du repoussant une matière artistique à part entière.
L'influence cronenbergienne : quand la technologie devient chair
Mais réduire la direction artistique de Cruelty Squad à son aspect low-poly serait passer à côté d'une autre influence particulièrement intéressante. Car derrière cette apparence volontairement primitive se trouve une vision beaucoup plus organique et dérangeante de la technologie, qui n'est pas sans rappeler le cinéma de David Cronenberg, et notamment Vidéodrome.
Chez Cronenberg, la technologie n'est jamais totalement extérieure au corps humain. Elle le pénètre, le transforme et finit parfois par se confondre avec lui. Le mécanique et l'organique cessent progressivement d'être deux choses distinctes. Cruelty Squad reprend, à sa manière, cette idée d'un monde dans lequel la technologie semble avoir contaminé la matière elle-même. Cela se ressent particulièrement dans les environnements.

Les murs, les sols et certaines structures donnent parfois l'impression de ne pas être véritablement construits, mais d'avoir poussé ou muté. La matière industrielle côtoie une matière organique, presque biologique. Certains décors donnent davantage l'impression d'être des organismes malades que des bâtiments fonctionnels. La frontière entre architecture, chair et technologie devient alors particulièrement difficile à déterminer.
Et cette ambiguïté rejoint directement ce que nous évoquions dans le lore : dans Cruelty Squad, le corps est une marchandise, la technologie transforme l'être humain et la mort elle-même peut être dépassée. Il est donc particulièrement cohérent que cette fusion entre le biologique et le technologique soit également visible dans les décors.
Paysage sonore et physique du malaise
L'ambiance sonore participe elle aussi à cette sensation d'inconfort. Les musiques, les bruitages et les différents sons qui accompagnent nos déplacements contribuent à donner au monde une atmosphère étrange, presque hostile. Le jeu ne cherche pas à construire une ambiance dans laquelle nous avons envie de nous installer. Il cherche plutôt à nous faire ressentir que quelque chose ne tourne pas rond.

Cette impression est d'autant plus forte que Cruelty Squad ne respecte pas toujours les repères auxquels nous sommes habitués. Certains environnements semblent presque dysfonctionner sous nos yeux, tandis que la physique peut elle-même devenir source de désorientation. Les déplacements, les corps et les objets peuvent produire des comportements qui paraissent parfois absurdes, voire complètement surréalistes. Et dans certains niveaux, cette accumulation finit par produire autre chose que du simple dégoût visuel : une forme d'angoisse.
Certains espaces transpirent littéralement le glauque et l'insécurité. On avance dans un environnement dont on ne comprend pas toujours parfaitement la logique, avec la sensation permanente qu'un élément pourrait surgir de n'importe où. Le malaise ne vient alors plus uniquement de ce que l'on voit, mais de l'incertitude qui accompagne chacun de nos déplacements.

La laideur comme langage et démarche d'auteur
C'est là que la direction artistique de Cruelty Squad devient particulièrement intéressante. Parce qu'elle ne fonctionne pas indépendamment du reste du jeu. Cette esthétique volontairement repoussante correspond à l'univers que nous venons de découvrir : un monde violent, grotesque, déshumanisé et profondément malade.
Le jeu aurait pu raconter cet univers avec une direction artistique sombre et réaliste. Il choisit au contraire de nous confronter à quelque chose de grotesque, saturé, artificiel et presque organique.

La laideur devient alors un langage
Les couleurs saturées agressent notre perception. Le low-poly rappelle une technologie primitive. Les textures et les modèles déformés donnent au monde une apparence artificielle. Les murs et les environnements brouillent la frontière entre architecture, chair et machine. L'interface surcharge notre champ de vision. Les sons renforcent notre sentiment d'inconfort. La physique et certains environnements viennent enfin perturber nos repères.

Cruelty Squad ne cherche donc pas véritablement à nous faire admirer son monde. Il cherche à nous faire ressentir quelque chose face à lui.
Et sur ce point, son parti pris fonctionne particulièrement bien : après quelques heures passées dans cet univers, le malaise n'est plus simplement provoqué par ce que l'on regarde. Il devient une composante de notre expérience de jeu.
Et derrière cette esthétique pour le moins particulière se trouve un seul homme : Ville Kallio. Artiste finlandais avant d'être développeur, il signe pratiquement à lui seul Cruelty Squad sous le nom de Consumer Softproducts. Et cette précision n'est pas anodine : avant de se lancer dans le développement du jeu, Kallio travaillait déjà dans l'illustration, la vidéo et l'installation artistique. Cruelty Squad peut ainsi être envisagé non seulement comme un jeu vidéo indépendant, mais comme l'œuvre d'un artiste qui a choisi le jeu vidéo comme moyen d'expression.

Sous le chaos, la rigueur de l'immersive sim
Après nous avoir déstabilisés par son univers et sa direction artistique, Cruelty Squad applique cette même philosophie à son gameplay. Car derrière son allure de FPS chaotique se cache un jeu infiniment plus systémique qu'il n'y paraît.
Au premier abord, le principe reste classique : éliminer une ou plusieurs cibles au sein d'un niveau donné. Mais la méthode, elle, n'est jamais imposée. En digne héritier de l'immersive sim, le titre met à notre disposition un arsenal d'armes, d'équipements et de capacités, puis nous laisse entièrement libres de leur exploitation. Infiltration, assaut frontal, contournement par les toits, utilisation des conduits ou découvertes de raccourcis improbables : les options ne dépendent que de notre sens de l'observation.

C'est là une force majeure du jeu : plutôt que de nous apprendre à jouer, il nous force à comprendre ses règles. Un mur n'est pas forcément infranchissable, une entrée principale est rarement la meilleure option, et un équipement d'apparence secondaire peut devenir la clé d'un niveau.
Cette liberté a toutefois un prix : une prise en main d'une grande exigence. Le jeu n'explique presque rien et nous laisse mourir sans sommation tant que nous n'avons pas assimilé son fonctionnement. La frustration initiale est réelle, mais lorsque le déclic se produit, la difficulté change de nature : on ne cherche plus seulement à survivre, on cherche à exploiter le système. Le jeu ne récompense ni la précision ni les réflexes, mais la curiosité et l'expérimentation.
À cette boucle de gameplay s'ajoute une mécanique atypique pour un FPS : le marché boursier. Entre deux contrats, il est possible d'investir ses primes d'assassinat dans des actions et de spéculer sur les fluctuations du marché (et sur la bourse aux organes). Loin du gadget, ce système renforce la cohérence globale : Cruelty Squad ne se contente pas de nous immerger dans un monde hyper-capitaliste, il nous transforme nous-mêmes en spéculateurs cherchant à maximiser leurs profits.

Avis sur Cruelty Squad (PC), le verdict du test
Cruelty Squad fait partie de ces jeux qu'il est bien plus facile de détester que de comprendre. La première impression est presque catastrophique : il est laid, agressif, difficile et ne nous explique rien.
Pourtant, derrière cette apparente bouillie visuelle se cache une cohérence rare. Son esthétique incarne son univers, cet univers justifie ses mécaniques, et ses mécaniques servent un propos qui finit par dicter notre façon de jouer. Le titre nous plonge dans une société où le corps est une marchandise, la mort une simple transaction, et l'individu un exécutant au service d'un système monstrueux. Plutôt que d'expliquer ce monde à travers une longue cinématique, le jeu nous y intègre directement : on tue, on récupère, on vend, on achète, on optimise, puis on recommence.
Sa laideur, son inconfort et son absurdité font partie intégrante du propos. En passant outre ce mouvement de répulsion, on découvre un immersive sim d'une profondeur étonnante qui récompense la curiosité et l'expérimentation.
Cruelty Squad ne cherche pas à séduire, il cherche à contaminer. Malheureusement pour lui, j'ai de très bons anticorps.
Jusqu'où le jeu vidéo peut-il pousser les limites de ce que nous acceptons ? Ce titre prouve qu'il peut nous faire franchir des barrières que d'autres arts ne peuvent que nous montrer. C'est précisément là que résident toute sa puissance artistique et son immense potentiel de malaise.
Pour terminer, voici un résumé rapide de ses principaux atouts et de ses défauts.
Les points forts de Cruelty Squad
- Une direction artistique totalement unique
- Un véritable immersive sim
- Une liberté d'approche remarquable
- Un level design rempli de secrets
- Des systèmes qui interagissent réellement
- Un univers extrêmement cohérent
- Une satire particulièrement radicale
- Une énorme personnalité
- Une vraie récompense pour l'expérimentation
Les points faibles de Cruelty Squad
- Une esthétique volontairement extrêmement agressive
- Une lisibilité parfois catastrophique
- Une prise en main particulièrement rude
- Peu d'explications
- Une difficulté parfois frustrante
- Un univers qui peut sembler incompréhensible
- Une expérience qui ne conviendra clairement pas à tout le monde
Bande annonce du jeu Cruelty Squad
Prix et disponibilité en ligne
PC 16.79€FAQ : Tout savoir sur Cruelty Squad
Quel est le genre de Cruelty Squad et son classement PEGI ?
Cruelty Squad est un jeu de type FPS. La classification PEGI est actuellement en attente.
